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C'est avec l'ambition de diffuser de nombreuses informations sur le thé japonais que j'ai débuté ce blog. Vous y trouverez les éléments les plus importants de l'histoire du thé au Japon, ainsi que des infos sur les divers types de thés japonais, régions productrices, etc.

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Très bonne lecture, j'espère que mon modeste blog donnera au plus grand nombre l'envie de se familiariser de plus près avec ce produit d'une grande profondeur qu'est le thé japonais !

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jeudi 6 mars 2014

Rencontre à Tokoname 1 : Shôryû "mes théières sont pour moi un trésor"

Après une visite à Yokkaichi chez des potiers Banko-yaki, avant que ne commence la saison 2014 du shincha, il fallait bien prolonger le plaisir avec une visite à Tokoname. J’ai pu y rencontrer Shôryû,  et visiter l’usine Takasuke.

Pour ceux qui ne le savent pas encore, Tokoname est une ville de la préfecture de Aichi, près de Nagoya, donnant sur la baie d’Ise. Tokoname-yaki est l’une des Six Grandes Poteries Anciennes du Japon, avec 1000 ans d’histoire. Le début du développement de Tokoname-yaki tel qu’on le connaît aujourd’hui ne date cependant que de la fin du 19ème siècle, avec le début de la terre rouge, shudei 朱泥, technique qui s’est basée sur les enseignement d’un potier chinois de Yixing.
C’est aujourd’hui la plus importante zone de production de kyûsu au Japon. Si l'on y trouve le pire, on y trouve aussi le meilleur.
C’est aussi le berceau de la compagnie Inax, grand fabriquant de céramique, notamment de lavabos et de toilettes.

Mais revenons en à notre artisanat traditionnel. Umehara Shôji , alias Shôryû 昭龍 est l'un des fils et élèves de Hokuryû 北龍 (aujourd'hui, décédé, un autre de ses fils est en activité sous le nom de Hokuryû), autre célèbre artisan potier spécialiste des théières kyûsu. Bientôt 69 ans, voilà un homme en pleine forme, plein de passion, de ferveur pour les artisanats (pas seulement le sien), qui m'accueille avec chaleur, et un déluge intarissable de paroles.
Une chose essentielle pour lui est de prendre plaisir à travailler. C'est la joie qu'il prend à fabriquer ses théières qui en fait des objets dont la qualité et le plaisir d'utilisation se transmettent aux personnes qui ensuite les utilisent. On ne peut pas fabriquer de bons objets sans y prendre plaisir, sans aimer profondément ce travail. Cela rejoint tout à fait des propos que m'avait tenu Tachi Masaki à Yokkaichi. Il y a par ailleurs un autre point sur lequel Shôryû et Masaki pourraient s'entendre, c'est leur conception des tarifs. Shôryû préfère aussi en effet ne pas pratiquer des tarifs trop élevés, car il préfère voir ses théières utilisées par le plus grand nombre, plutôt que posées sans vie sur des étagères de collectionneurs.
Prendre du plaisir – il me semble bien que c'est la notion centrale, ou qui devrait être centrale, lorsque l'on gravite autour du thé. Prendre du plaisir à préparer son thé, est une condition, me semble-t-il, encore plus primordiale que la température de l'eau, le temps d'infusion, le type d'eau ou de terre !
Ce tout petit bout de terre lui permet de faire une théière de volume relativement important.
"Mes théières sont pour moi un trésor" me confie aussi M. Umehara. Bien sûr, il ne veut pas parler de leur valeur commerciale, ni même de leur valeur affective, mais de leur apport sociale. C'est parce qu’il fabrique, avec talent dois-je dire, ces théières qu'il a pu durant sa vie rencontrer une foule de personnes, lier nombre d'amitiés, à Tokoname bien sûr, mais aussi dans tout le pays, des gens liés à la céramique, au thé, à toutes sortes d'artisanats. Ce medium de rencontres que sont pour lui ses théières sont de plus universelles, lui permettant même de rencontrer un français (moi en l’occurrence), une chinoise, vendeuse de puerh à Hong Kong qui s’intéresse à son travail.
Voilà qui en dit beaucoup sur la personnalité de cet artisan émérite.

Je dis bien « artisan », et non pas « artiste » car Shôryû lui même fait bien la distinction et se considère lui-même comme artisan, shokunin 職人 en Japonais. Les artistes fabriquent des œuvres uniques qu'ils sont incapables de reproduire, alors que l'artisan, à partir de morceaux de terre, est capable, sans rien mesurer, de reproduire la même forme, aux proportions quasi-identiques. 
 
Becs, poignées, et différents types de couvercles
Shôryû travaille sur la variation classique terre rouge (oxydation, 1200°C, 8 heures de cuisson à 1250°C environ), terre noire (réduction et fumigation, re-cuisson d'une terre rouge, 4 heures à environ 700°C), yôhen (deux types sont utilisées).
Après cuisson, une tache essentielle est le "futa-awase", ajustement du couvercle sur le corps. Le couvercle est fixé sur un axe rotatif, on y met une sorte de sable fin de manière à l’abraser sur le corps. C'est une phase très délicate.

Il utilise un mélange de terre au rendu mat que j'apprécie beaucoup. C'est cette théière ci-dessous, qui m'a rendu fan de Shôryû (mais la rencontre avec lui, m'a rendu encore plus fan!!).




 En fait cette théière est une œuvre plutôt ancienne et elle ne représente pas encore bien ce qui fait aujourd'hui la caractéristique la plus remarquable de Shôryû : la légèreté. Il semblerait que ses kyûsu soient les plus légers de Tokoname (et peut être donc du Japon puisque les produits Banko sont assez lourds, à part les exceptionnelles théières Shôfû). Cette très grande légèreté est rendu possible par la finesse des parois, une très grande maîtrise du tour donc, mais aussi par le mélange de terre lui-même, qu'il a mis plusieurs années à mettre au point.

Il modèle des théières aux formes très rondes, douces, « féminines » dit-il lui-même.

Enfin, caractéristique vraiment unique, la technique appelée « Shôryû Tenmoku ».
En voici un exemple sur Thés du Japon, et ci-dessous un autre, de couleur différente, avec une théière que M. Umehara m'a offerte.




Il est l'inventeur de cette technique, ne me demandez donc pas comment c'est fait, car bien sûr, Shôryû garde bien précieusement le secret. Il lui a fallu deux ou trois ans pour la développer. Ce sont les motifs qui se crées par jeux d'ombre sur une théière au travers de rideaux baignés par le soleil que notre artisan a voulu reproduire.

Cette visite avait accessoirement pour but de discuter du kyûsu que je voulais lui commander pour Thés du Japon. Je ne suis pas sûr qu'elles puissent être mise en ligne avant le shincha, mais il devrait y avoir 4 théières très proches de la noire que j'aime tant (200ml à ras bord), version rouge, noire, et deux types de yôhen !

Après un déjeuner avec sa femme et l'un de ses fils, Takeshi, qui devrait un jour prendre sa succession, Shôryû m'a accompagner à l'atelier Takasuke (dont l'artisan loue lui même les qualités!), avant de retourné chez pour me montrer différente partie de son travail (vidéo ici), et même de me faire prendre place devant le tour pour tenter, en vain de donner une forme à un morceau de terre. Expérience précieuse qui permet de comprendre concrètement toute la difficulté et l'incroyable maîtrise nécessaire au artisans potiers. Lorsque l'on regarde le potier travailler, le modelage se fait avec fluidité, dans une grande aisance, la terre semble fondre, pourtant elle est très très dure, lui donner forme demande de la force, rien à voir avec la terre des ateliers poteries de grand-mère (Patrick Swayze et Demi Moore peuvent sortir tout de suite !).

Lors de ma prochaine rencontre avec lui, il faudra que je le convainc de me faire des théières plus petites. Beaucoup de potiers n'apprécient guère cela, c'est plus difficile, et cela ne se vend pas au Japon.

Je présenterai Takasuke dans mon prochain post. 
 

1 commentaire:

  1. Superbe !
    Cet article me donne encore plus envie d'acheter la ravissante théière à reflets mauves... Un de ces quatre certainement ! (en ce moment je tâche d'être raisonnable)

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